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Fait unique à Édimbourg

Ecrit à Toulouse fin juin 2011, ce texte s'inscrit dans mon projet de recueil de nouvelles ayant pour cadre l'empire britannique de la fin du XIXème siècle. Je ne donne à lire ci-dessous que les deux premières pages de la nouvelle.

Je suis un vieil homme perclus aux cheveux blanchis par les années. Je me revois pourtant fier soldat de l'armée de la Compagnie des Indes britanniques, appelée à devenir un empire sous l'égide de notre reine et impératrice, Victoria. Lancier au Bengale, j'en imposais avec mon bel uniforme rouge paré de dorures, juché sur un cheval brun à la robe miroitante. Ma carrière militaire n'aura pas été de très longue durée : en 1857, dans une escarmouche contre des cipayes mutins, j'ai reçu au bas de la jambe gauche une grave blessure. C'était dans un décor pour le moins inapproprié, pas un de ces champs de bataille genre Waterloo, non. C'était au beau milieu des exotiques temples hindous et des sophistiquées mosquées de Ayodhya, non loin de Delhi. Ce n'est pas pour ma jambe que je craignais le plus ce jour-là mais pour ma vie, entouré que j'étais par une foule hostile à la présence des Anglais. Ce sont des lanciers indiens loyalistes du Jat Horse Yeomanry qui m'ont tiré d'affaire. Je revins au pays avec la Victoria Cross accrochée au poitrail et une belle et solide jambe de bois à la place du mollet gauche.

De ce jour, je devins ce que les gens appellent, en se donnant un coup de coude et en me montrant du menton, un unijambiste. Comme je déteste ce mot. Ça vous range d'emblée au rang de bête de foire.

Ma pension d'invalide de guerre me permit de survivre et d'être spectateur du monde, et accessoirement de m'acheter une belle canne de buis à pommeau d'argent.

Ce soir, à la lumière d'une bougie, j'ai contemplé mon visage dans un miroir, mon visage meurtri par le temps, ridé, en somme méconnaissable, car, dans mon souvenir, le visage rayonnant et farouche du jeune soldat que je fus est encore vivace. J'ai le sentiment pénible que mon visage d'aujourd'hui m'est étranger. Ce vieux visage est comme un bout de chandelle à la cire presque totalement fondue. J'ai le triste sentiment que ma fin est proche. Que restera-t-il de moi ? Je ne serai bientôt plus qu'un nom sur une tombe, visitée seulement par les corneilles et les pies. Pourtant, n'ai-je pas vécu ? N'ai-je été qu'une ombre ? Je voudrais qu'au moins la meilleure de mes expériences ne périsse point avec moi, qu'elle soit transmise à la postérité. Je voudrais que la chose la plus extraordinaire qu'il m'ait été donné de voir en ce monde soit connue du plus grand nombre.

Ce n'est pas sous les feux de l'Orient que je fus amené à connaître l'expérience la plus marquante de ma vie, non. C'est bel et bien dans la belle et bonne ville d'Édimbourg qui m'a vu naître que je fus témoin d'un fait extraordinaire. C'était il y a trente ans et je peux affirmer qu'au cours du reste de ma vie, jamais, je dis bien jamais, je ne fus de nouveau convoqué au spectacle d'une telle splendeur, jamais je ne vis de nouveau scène plus splendide.

C'est seulement à l'automne 1859 que je décidai de revenir vivre dans ma ville natale. Après que je fus revenu des Indes, j'avais conçu un moment l'idée de rester vivre à Londres, mais si les loyers du quartier de l' East End étaient modiques, la promiscuité qui y régnait me déplut. Mes voisins d'alors n'avaient vraiment aucun sens moral. Donc, en octobre de cette année-là, je quittai la capitale, moi, mes maigres bagages et un sac de livres, pour me rapatrier là où l'on n'a plus à entendre : « Tiens, il a l'accent écossais. ».

J'arrivai un soir devant une grande maison de ville construite d'un bel appareil, à la façade tout en pierre de taille, du granite, surmonté d'une toiture pentue en ardoise. C'était là, au numéro sept de Princes Street que j'allais loger, au tout dernier étage d'un modeste immeuble, sous des combles aménagés.

Je me présentai à la logeuse, m'installai, et pris mes marques dans les jours qui suivirent mon arrivée. Je fus ravi de constater que de ma fenêtre j'apercevais le parc non loin. C'était sans comparaison avec le miteux rez-de-chaussée que j'avais habité à Londres. Il y régnait une atmosphère de quiétude qui portait à la rêverie. Ce n'est certainement pas au milieu des rires gras de la clique grossière et brutale de l' East End que j'aurais pu rêvasser. Mon seul embarras était d'avoir à monter et descendre ces escaliers… discrètement j'entends ; l'effort physique ne me coûtait guère. J'eus l'idée de clouer plusieurs épaisseurs de cuir à l'extrémité de ma jambe de bois pour atténuer le bruis de marteau qu'elle produisait sur les marches quand j'empruntais l'escalier.

La logeuse, madame Mc Nalys, était assez remarquable pour sa gentillesse et le soin qu'elle apportait à l'entretien des communs. Avec elle, cette maisonnée était bien tenue. De plus, au « numéro sept », une certaine convivialité régnait car madame Mc Nalys s'efforçait de maintenir de bons rapports entre chaque locataire ; elle semblait ne voir en chacun que le meilleur.

Peut-être justement parce que cette dame était sympathique, ou parce que je peinais à trouver de nouveaux livres, ma curiosité à son égard me poussa à observer tous ses faits et gestes. A partir de mes observations et de mes conversations avec mes voisins – au demeurant tous très aimables (aucun ne me fit jamais de remarque blessante sur mon handicap) – je crus bientôt possible de dresser un portrait de cette dernière.

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Hervé Sors

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