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Gifles thérapeutiques

J'ai écrit ce texte le 7 septembre 2009. Sa brièveté peut le faire ranger dans le genre de la nouvelle.

Paulette se leva la première, du bon pied, avant son mari et ses enfants. Elle avait le sourire. Elle se sentait différente ces jours-ci. C'était sa thérapie qui lui faisait du bien.

Elle avait toujours eu des difficultés à s'affirmer. Elle rêvait de faire une quantité de choses sans jamais en réaliser aucune. Elle était dépourvue d'autonomie. Elle était attentiste, trop réservée, continuellement passive. Elle ne s'investissait pas dans son travail, sous le prétexte fallacieux que sa vie privée comptait plus. Cependant, rentrée chez elle, elle s'économisait tout autant. Avec ses enfants, qui la fatiguaient, elle se disait « Ce qui compte, c'est Charles. ». Charles était son mari. Et avec son mari, qui ne la satisfaisait plus, elle se disait « Ce qui compte, c'est les enfants. ». Bref, elle ne s'investissait dans rien, jamais, et ses jours et sa vie passaient ainsi, sans qu'elle vive le jour présent plus intensément qu'elle n'avait vécu le jour d'avant. Sa vie était fade. En avait-elle conscience ? Depuis quelques temps, oui. Une amie l'avait mise en garde maintes et maintes fois contre sa tendance à « faire comme si », à ne vivre qu'à moitié. « C'est quoi, cette vie à cinquante pour cent ?! Moi, je pourrais pas ! Mais bouge-toi ! », lui disait-elle. Cette amie lui avait parlé d'un coach…

Paulette se dit « Pourquoi pas essayer, pour voir. ». Ça faisait maintenant un mois qu'elle le voyait, à raison d'une ou deux séances par semaine. Elle appliquait toutes ses recommandations et suivait ses directives à la lettre. « C'est bien mieux qu'un psy. », se disait-elle, car ce dont elle avait besoin n'était pas d'être écoutée mais bel et bien dirigée. En fait, Paulette était une de ces personnes qui font ce qu'on leur dit de faire, ni plus ni moins ; un bateau sans gouvernail qui dérive au gré des courants. Mais depuis quelques jours, quels changements ! Elle était en plein développement personnel. Elle avait enfin un cap ! C'était fulgurant, comme elle se sentait avancer.

Elle prépara le petit déjeuner pour sa petite famille avant de tirer de son sac à main une enveloppe cachetée où était marquée la date du jour. Dans cette enveloppe se trouvait une directive de son coach pour la journée. Le jour précédent, par exemple, il était écrit « Faire des exercices respiratoires », et toute la journée d'hier elle avait fait aussi souvent qu'elle avait pu au cours de la journée des exercices de respiration.

Elle décacheta l'enveloppe et lut la directive du jour. Elle resta sidérée. Non, elle ne pouvait pas faire ça ! Non, elle n'oserait pas. Ce n'était pas possible. D'un autre côté, qu'allait dire le coach quand il saurait qu'elle n'avait pas appliqué méthodiquement son programme de développement personnel ? Après réflexion, Paulette se dit « Et pourquoi pas ? ».

Ses enfants déboulèrent dans la cuisine et se goinfrèrent de céréales. Son mari arriva ensommeillé, demanda son bol de café et engloutit un jus d'orange en attendant. Les enfants étaient tellement bruyants, tellement pénibles, ce matin-là. Tous les matins, d'ailleurs. Et pas que le matin, en fait. Ils étaient pénibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Insupportables. Paf ! Paf ! Elle leur mit une bonne claque à chacun. Ça lui procura un soulagement encore inconnu. Le plus petit pleura. Le plus grand chougna et dit : « Mais, heu, qu'est-ce que j'ai fait ?

— Vous faites trop de bruit, j'en ai marre ! », cria Paulette.

Le mari, étonné, lui fit des reproches : « Mais dis, oh, tu vas pas les empêcher de s'exprimer, quand même ! »

Paulette n'hésita que quelques secondes. « On est en famille », se dit-elle, « Ça reste entre nous. Allons-y. ». Elle envoya une conséquente mornifle à son mari. Estomaqué, il se leva et dit : « Bon, les enfants, je vous emmène à l'école. ». En sortant derrière les enfants, le mari claqua la porte. Paulette se dit qu'elle y avait été un peu fort… mais c'est vrai que ça faisait du bien ! « Ça défoule ! », se dit-elle.

Elle prit sa voiture et alla au travail. En route, elle se prit à rêver de gifler quelques-uns des automobilistes qui passaient un peu trop près de sa voiture, mais elle n'allait pas engager une course poursuite… Une fois à son bureau – elle était secrétaire de direction – elle réfléchit intensément. Son travail était parfois stressant mais extrêmement routinier, ce n'était pas à cela qu'elle réfléchissait. Son coach avait bien dit que chaque recommandation journalière devait être répétée au moins cinq fois dans la journée, a minima. Elle avait trouvé en ses enfants et son mari des cibles faciles, mais qui d'autre allait-elle pouvoir gifler, maintenant ? Son temps de travail fini, la journée serait quasiment écoulée. Elle n'allait quand même pas gifler ses collègues de travail ? Paulette se dit « Et pourquoi pas ? ». Et tandis qu'elle répondait au téléphone d'un ton poli, qu'elle saisissait une lettre et la concluait d'un « cordialement », qu'elle organisait l'agenda du directeur général, elle ruminait sur les occasions qu'elle pourrait se créer de donner des gifles à profusion…

Il y avait cette secrétaire bureautique intérimaire plus ou moins sous ses ordres qui devait lui remettre un dossier de présentation pour un de leurs produits… Elle faisait toujours très mal son travail. Eh bien, cette fois, au lieu de repasser derrière elle, elle allait l'humilier…

Le téléphone sonna encore. C'était monsieur Legrand, le grand patron. Il avait urgemment besoin d'elle pour lui dicter un contrat à transmettre aussi vite que possible à une société partenaire. Elle se rendit dans son bureau, un bloc-notes sous le bras et un stylo en main. Elle prit note, corrigeant automatiquement quelques phrases mal formulées. Elle relut le texte. Ça convenait parfaitement à monsieur Legrand. Il se leva, lui ouvrit la porte de son bureau et lui tendit une main chaleureuse pour la remercier de son travail et lui dire au revoir. A ce moment, l'esprit en ébullition de Paulette échafauda un plan imparable. Sitôt pensé, sitôt exécuté. Tout se passa en trois secondes. Elle fit chuter son stylo, se tourna et se pencha avec un semblant de maladresse pour le ramasser et… oh ! Ses fesses se trouvèrent en contact avec la main tendue de monsieur Legrand. Elle se releva et lui colla la plus vigoureuse tarte qui fut jamais donnée à un PDG. Elle n'était pas volée, celle-là. Il était tellement surpayé, ce radin. Monsieur Legrand, le regard ahuri, porta une main à sa joue endolorie et rougie. En homme logique, il était en train de se dire que si sa secrétaire avait pu le gifler avec une telle force, c'est que son geste maladroit ne devait pas être fortuit mais bien relever d'un acte manqué, et donc… Il en vint à bredouiller des excuses. Paulette sortit de son bureau, l'air outré. Intérieurement, elle n'avait jamais été plus satisfaite. Elle avait collé une baffe à son patron ! Son coach était vraiment extraordinaire. Non : elle était extraordinaire. Ah, vraiment, à l'issue de cette thérapie comportementale, elle serait une autre femme !

Elle se rassit à son bureau, victorieuse. Quelques instants plus tard, la secrétaire bureautique du moment vint amener son dossier imprimé. « Un instant, je vous prie. », lui dit Paulette. Elle prit le dossier en souriant et l'ouvrit en feignant d'y chercher des motifs de compliment. Mais intérieurement elle se délectait de trouver là au contraire des motifs de reproche. Et voilà. Ceci n'allait pas. Ça non plus. Et encore cela… Rien n'allait là-dedans. Pour la première fois peut-être depuis longtemps, Paulette laissa son visage exprimer ses émotions… et ce que la jeune intérimaire lut sur le visage de Paulette n'était pas joli-joli. Exaspération, énervement, rage. « Mais ce n'est pas possible, de travailler comme ça ! », éclata Paulette, et elle décocha une gifle – la cinquième de la journée, ça n'était pas mal – à l'intérimaire.

Ce qui suivit, Paulette ne l'avait pas prévu : au lieu de fondre en larmes comme une bonne fille, l'intérimaire lui agrippa les cheveux et les tira violemment. Paulette cria de douleur, saisit à son tour les cheveux de la jeune femme rebelle et il s'ensuivit un crêpage de chignon assez spectaculaire pour que tout le personnel de l'étage y assiste, jusqu'à ce que monsieur Legrand en personne sépare les deux femmes et invite poliment Paulette à rentrer chez elle et à « se reposer ». Paulette ne se le fit pas dire deux fois. Elle se réajusta, prit son sac à main et partit digne.

Une fois dans sa voiture, elle s'effondra en larmes. Cette idée de gifles avait été trop loin à son goût. Elle téléphona à son coach. « Monsieur Beaucarnot, ça n'a pas été du tout aujourd'hui, dit-elle en pleurant.

— Oh… Racontez-moi ça.

— Eh bien, j'ai giflé mes enfants, mon mari, mon patron, une…

— Op op op op op ! La consigne d'aujourd'hui devait être « Vous donner des gifles », donner, e, r, pas donnez, e, z ! Allons, madame Marois… Il ne faut pas interpréter la consigne de travers. Vous deviez vous gifler vous-même, avec mesure bien sûr. Ceci pour intérioriser la notion de responsabilité. C'est vous qui êtes responsable de ce qui vous arrive. Vous et vous seule. Mais nous en reparlerons à la prochaine séance, madame Marois. Je suis avec quelqu'un, là, je ne peux pas vous parler plus longtemps, au revoir.

Paulette raccrocha et pleura de plus belle. Elle se sentait tellement bête. Elle rentra chez elle, désespérée. Dans le salon, elle trouva un mot laissé par son mari. Il était écrit « Je te quitte. J'emmène les enfants avec moi. Charles ». Elle pleura encore, bruyamment. Peut-être Charles s'était-il déjà radouci ? Peut-être avait-il téléphoné ? Elle écouta les messages téléphoniques. Il y en avait un de monsieur Legrand qui disait « Madame Marois, je suis au regret de vous informer que, malgré vos compétences indiscutables, je vais devoir me séparer de vous. Il serait malhonnête de ma part de continuer de vous traiter en employée… J'ai des sentiments pour vous. ». En substance, elle était virée.

Elle venait de tout perdre : son mari, ses enfants, son travail.

Paulette sortit devant chez elle et se donna en spectacle. Elle pleura, levant les bras en l'air comme une maudite, battant sa coulpe et se giflant aussi copieusement que possible, sous les regards incompréhensifs de ses voisins.

Incontestablement, grâce à cette thérapie, sa vie avait changé. Elle était bien une nouvelle femme. Enfin, elle éprouvait des émotions. Et quelles émotions !

Hervé Sors

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