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Une génération et trois heures et demie plus tard

Cette nouvelle date de novembre 2009. Elle fut écrite à Toulouse.

« Ça te dirait, pour tes quinze ans, un voyage à Londres ? », avait-il demandé à son fils quelques semaines auparavant. Son fils avait été très enthousiaste à l'idée de faire ce voyage. Ça y est. J moins un. Ils vont partir demain.

Tandis qu'il va récupérer son fils chez sa mère, dont il est séparé depuis un moment, Marc songe à son premier voyage, qu'il a fait au même âge qu'a son fils aujourd'hui. C'était un voyage scolaire, tout en bus, encadré par les profs. Ils avaient passé la Manche en ferry à l'époque.

Comme il se rapproche de chez sa femme, son ex-femme, il pense à elle. Pourquoi est-ce qu'elle l'a lâché ? Oh, elle avait tout plein de bonnes raisons pour le faire, selon elle, mais Marc n'en comprend vraiment aucune. Ça lui est tombé dessus comme les avions de ligne sur les tours jumelles. Ses certitudes se sont effondrées et sur cette table rase il n'a rien reconstruit encore. Marc ne comprend toujours pas. Pendant quelques temps il a fait des cauchemars. Par exemple, il ne pouvait que constater avec angoisse que plusieurs de ses dents tombaient, et il se réveillait, avec toutes ses dents mais seul, et envahi par un sentiment d'impuissance. Maintenant, il se dit « On est en 2009 ! Les couples ne tiennent pas. C'est comme ça. ». Marc est devenu fataliste. Pas déprimé, pas aigri, juste fataliste. Il se dit « En ce monde, tout peut arriver, même le pire. Surtout le pire. C'est comme ça… ». Marc a goûté à ça, déjà, il en a eu un avant-goût le six mai 2007. Il y a des jours où il a même un sentiment d'irréalité, comme s'il allait se réveiller d'un mauvais sommeil et constater que tout cela n'est qu'une illusion, que ce n'était bien évidemment pas possible, que c'est juste un mauvais rêve. Mais non, pourtant, c'est la réalité, et il doit faire avec.

Voilà, Marc est arrivé devant chez son ex-femme. Il gare sa voiture. Daniel a entendu la voiture, il est sorti pour accueillir son père. Sophie apparaît sur le pas de la porte, avec cette expression qui dit toujours, depuis leur rupture, « On reste amis, mais n'y compte plus. ».

Marc est anesthésié. Même pas mal. Il dit bonjour avec bonhomie à son fils et son ex-femme. Il plaisante :

— Les sacs sont prêts ? Finalement, tu viens avec nous ?

Sophie fait non de la tête, avec un sourire éteint. Visiblement, ça ne la fait pas rire. Elle propose tout de même :

— Prends un café avant de partir. On parlera.

Ils prennent donc un café et, effectivement, ils parlent, un peu, puis très vite focalisent leur attention sur Daniel et le pressent de questions. Est-ce qu'il a bien fait son sac ? Est-ce qu'il a pris suffisamment d'affaires pour une semaine ? Est-ce qu'il n'a rien oublié ? Daniel finit par répondre, d'un ton exaspéré :

— C'est bon, j'vous ai dit, c'est bon !

Et puis soudain Daniel s'emballe, comme il fait souvent. Ses parents sourient. Ils aiment le voir comme ça, vif, passionné.

— P'pa ! Viens voir sur l'ordi, s'te plaît ! Viens voir ! Regarde ! Tu vois ? C'est les monnaies anglaises actuelles ! Elles ont un nouveau design depuis avril 2008 !

— Ah bon ?! Les Anglais ont changé leur monnaie ? Je ne savais pas…

— Si si ! Je vais bientôt avoir ces pièces, c'est trop cool !

Marc regarde Sophie avec un sourire. Elle lui retourne un sourire entendu et lui dit :

— Les chats ne font pas des chiens ! Hein, monsieur le collectionneur ?

Enfin, ils montent, son fils et lui, dans la voiture. Marc démarre tout en faisant au revoir de la main à Sophie. Il la regarde et il sent dans son for intérieur cette distance incommensurable qui les sépare maintenant. Elle est là, devant lui, à quelques mètres, mais elle semble beaucoup plus loin de lui qu'elle ne l'a jamais été.

Les voilà qui roulent vers chez lui, son petit studio de nouveau célibataire. Marc propose :

— On va manger quelque chose ? Ça te dit un MacDo ?

— P'pa ! C'est trop dégueu !

—…

— T'as rien dans ton frigo ?

— Ok, tu m'as percé à jour ! Ça t'embête si on fait un crochet pour acheter de quoi manger ce soir ?

Daniel fait non de la tête avec un petit sourire ironique.

— Quoi ? fait Marc.

— Non, rien, p'pa. Enfin… Le prends pas mal mais m'man a un peu raison : t'es un peu à l'ouest !

Marc accuse le coup. Il essaye de comprendre. Il répète :

— Un peu à l'ouest ? Quoi ? Parce que mon frigo est vide ?

— C'est bon, p'pa. Fais pas c'te tête, c'est pas méchant.

Marc est accablé. Il se gare sur le parking d'un supermarché et dit :

— Je reviens. Je fais vite.

Un peu plus tard, ils sont ensemble chez lui à savourer un magret de canard aux pommes de terre frites. Marc ressert un peu de rosé dans le verre de Daniel et commente :

— Dis pas à ta mère que je te fais boire, hein ?

— T'inquiète !

— On est pas bien, là ?

— Bien mieux qu'au MacDo en tout cas, p'pa !

— C'est sûr… Bon alors, une fois à Londres, au programme : les parcs, Regent's Park, Hyde, Park, les pubs… Tu as déjà bu de la bière ? Non ? Il y a un début à tout. Et les monuments : Bridge Tower, Buckingham Palace, la Tour de Londres… Et le British Museum, ça te dit ?

— T'façon, on aura qu'à aller à l'office de tourisme.

— Ouais, on fera ça. Eh, on pourrait aller au 221b Baker Street, l'adresse de Sherlock Holmes ! Qu'est-ce que tu en dis ?

— Ouais ! Et aussi à la gare de King's Cross !

— Pour quoi faire ?

— P'pa ! C'est là que Harry Potter prend le train pour Poudlard !

— Ahhhh ok, on ira alors, ouais… Bon, on va plus trop tarder à se coucher. Demain on a le train super tôt : à sept heures.

— Super !

— Super tôt…

Daniel se couche, après s'être brossé les dents. Son père prépare son sac, à la dernière minute. Rasoir. Vêtements de rechange. Parapluie. Brosse à dents et dentifrice. Qu'est-ce qu'il oublie… Il se demande un moment pourquoi il n'arrive pas à être aussi enthousiaste que son fils pour ce voyage. Il se dit que peut-être, à force de voir continuellement des images d'ailleurs à la télé ou au ciné, il est devenu blasé.

Il se couche à son tour.

Le lendemain, ils sont sur le quai, courant à la recherche de leur TGV. Ils y montent in extremis . Un voyage en TGV, c'est rapide, à condition de ne pas le manquer ! Daniel, bougon, fait remarquer à son père :

— P'tain p'pa : j'y crois pas que t'aies oublié de régler le réveil ! Ça l'fait pas !

— C'est pas grave, on l'a eu…

— Pfff…

— Allez… C'est bon l'adrénaline ! Faut se faire peur de temps en temps… Fais pas la gueule.

Daniel continue de faire la tête, puis sort un roman de sa poche et lit un peu, puis appuie la tête contre la vitre pour finir sa nuit. Un bouquin, voilà ce que Marc a oublié. Un bouquin, pour « voyager dans le voyage ». Marc pense un moment emprunter le livre de son fils… et puis non. Il se plonge dans ses souvenirs. Les voyages… Ses premiers voyages étaient imaginaires. Etant jeune, il a aimé la lecture très tôt. C'est par les livres qu'il voyageait. Enfant, il se laissait guider à travers les Indes Britanniques par l'illustre Kipling. Simla, Bénarès, Bombay, Calcutta : autant de noms de villes qui le faisaient rêver. Oh, et Le tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne ! Ce passage où le héros voyage en montgolfière… Et Melville ! N'avait-il pas eu l'impression de parcourir les mers sur ce baleinier, comme s'il y eût été embarqué… Et combien de fois, enfant, il avait rêvé d'arpenter le pavé de Londres sur les traces de Sherlock Holmes, enveloppé de fog, non loin de la Tamise. Marc a du mal à décider : entre les voyages réels et les voyages imaginaires, qu'aime-t-il le mieux ? Il s'assoupit.

— P'pa ! Ça y est ! On est à Paris !

— Hein ? Déjà ?

Marc se réveille, consulte sa montre, hagard. Il a beau connaître les horaires du TGV, il est un peu désarçonné.

Les voilà gare de Lyon. Bon, maintenant, s'il veut assurer devant son fils, il lui faut trouver comment aller à la gare du Nord et trouver l'Eurostar au plus vite. Il demande à un employé SNCF qui lui explique gentiment comment faire. Quelques escalators, tapis roulants, métros et escaliers plus tard, ils arrivent sur le bon quai et grimpent dans THE train pour Londres.

Là, le père s'ouvre au fils :

— Quand j'avais ton âge, je n'avais encore jamais pris le TGV, et le tunnel sous la Manche n'existait même pas, je crois… Est-ce que tu aurais préféré traverser la Manche en ferryboat  ? Si tu veux, au retour…

— P'pa ! J'm'en fous, comment on y va. C'est d'y être qui compte !

— Ok.

— Il me tarde d'y être !

Marc joue son rôle de père : il questionne Daniel sur sa scolarité un petit moment. Daniel joue son rôle de fils : il parle de ses bonnes notes, des matières qu'il aime, et se garde de dire qu'il en néglige certaines et passe plus de temps sur son ordinateur à jouer qu'à étudier. Il n'a personne pour le pousser à l'excellence. Il est jeune et insouciant. Il a quinze ans.

Après cette discussion, chacun part de nouveau dans ses pensées. Daniel est obsédé à l'idée que dans quelques heures il aura les toutes nouvelles pièces anglaises dans ses mains. Marc repense encore à ses quinze ans à lui, son adolescence, son enfance… Il replonge dans son débat mental : du voyage imaginaire ou du voyage réel, quel est le meilleur ? Etant gosse, il adorait la géographie. Sa mère lui avait offert un superbe atlas comme cadeau de Noël. C'est un bon souvenir. Il avait aussi eu droit à un globe terrestre lumineux. Est-ce qu'il avait commencé à s'intéresser à la philatélie avant ou à partir de là ? Il ne sait plus mais… Les voilà dans le tunnel sous la Manche !

— Daniel ! ça y est ! On est sous la Manche !

— J'avais remarqué.

— Tu n'es pas claustrophobe, au moins ?

Daniel fait mine de s'étrangler comme dans un dessin animé et rigole.

Marc repart dans ses pensées. Ah oui : sa collection de timbres… Est-ce qu'il n'avait pas l'impression de voyager, entre son atlas et ses timbres ? Chaque fois qu'il voyait un timbre étranger quelque part, il bavait dessus, il le lui fallait. On le lui donnait. Il avait fini par s'acheter un album de timbres avec son argent de poche. Et il y avait eu cette revue, Timbroscopie , qui lui avait ouvert de nouvelles perspectives. Il avait commandé un lot de timbres du monde entier et il avait passé des semaines à les trier, à les ranger, à les identifier. Ça l'avait rendu drôlement calé en histoire/géo, au collège. Magyar posta ? Timbre hongrois. DDR ? Allemagne de l'Est. CCCP ? URSS ! Mais tout ça, c'était du passé. Le monde avait changé. Les frontières avaient bougé. Bien naïf qui croit que le monde est stable. Tout change. Tout.

— P'pa ! P'pa ! J'y crois pas ! On y est ! On est à la gare de Londres ! Trop cool !

— St Pancras ? Déjà ?

Marc non plus n'y croit pas. Ils descendent sur le quai avec leurs sacs. Marc s'efforce de montrer, en bon père, qu'il sait ce qu'il fait et où il va. Peu après, les voilà qui s'installent déjà dans un bon petit hôtel où un réceptionniste accorte leur parle français. Ils prennent le métro londonien, destination Brigde station . Ce que Marc veut montrer en premier à son fils, c'est Big Ben. Daniel a demandé de la monnaie au sympathique réceptionniste anglais, qui a vraisemblablement des origines pakistanaises. Il brandit une épaisse petite pièce de laiton sous le nez de son père.

— P'pa, regarde ça ! Une one pound toute neuve ! P'tain, trop cool ! Avec le blason royal, regarde !

— Oui oui, je vois. Elle brille drôlement…

— Et regarde la fifty pence , elle est trop top ! La gravure, c'est la pointe du blason en agrandi…

Marc siffle d'admiration.

Quelques instants plus tard, ils débouchent près de la fameuse Tour de l'Horloge et l'admirent. Ils commencent à traverser le pont de Westminster pour voir la tour sous le meilleur angle. Dessous coule la Tamise. Marc prend une grande respiration pendant que Daniel commence à prendre des photos avec son appareil numérique. Daniel commente :

— Trop cool, Big Ben !

Marc acquiesce. Il se souvient que Sophie et lui avaient souvent parlé d'aller à Londres ensemble. Marc ne peut retenir ses larmes. Son fils en train de le prendre en photo devant Big Ben s'étonne :

— P'pa ?! Qu'es't'as ?!

Marc, submergé par l'émotion, pleure à torrents.

— P'pa ! Tiens, un Kleenex.

Marc pleure sans discontinuer. Après un moment, il réussit à s'expliquer :

— On en a tellement parlé, de faire un voyage à Londres, avec ta mère, avant… Et elle n'est pas là…

Marc pleure encore plus.

— P'pa ! Tiens, un autre Kleenex.

— Ta mère me manque tellement…

— P'pa, te mets pas dans c't'état.

— Excuse-moi, je te fais honte…

— Mais non, p'pa.

— Qu'est-ce que j'ai fait de travers ? Je voyais vraiment pas l'avenir comme ça. 2009, c'est pas la joie. Excuse-moi, Daniel.

— C'est rien, p'pa. Remets-toi. On est à Londres, p'pa, c'est censé être cool ! Tiens, prends le paquet, j'en ai d'autres s'il faut, t'inquiète…

Hervé Sors

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