Écrit à Montpellier fin novembre 2007, ce texte est une sorte de « conte d’ Halloween ».

 

A la fin du mois d’octobre de l’année 1897, un bateau de retour d’Amérique ramenait à son bord dans l’actif port de la ville de Cork un dénommé Patrick O’Brien. Ce dernier était parti deux ans plus tôt chercher de l’or dans le nouveau monde et il s’y était effectivement considérablement enrichi.

Il débarqua sur son Irlande natale plein de suffisance et fit mener de lourds bagages dans le meilleur hôtel de la ville. La première chose qu’il fit fut d’aller conter ses aventures et son bonheur dans un pub. Comme il offrait à boire à la cantonade avec largesse, il se trouva beaucoup de monde pour l’écouter. « Oui, messieurs, disait-il, une pépite grosse comme mon poing ! Et ce n’était que la première. Allez ! Tournée générale ! Je reviens au pays riche ! Et j’ai l’intention de m’établir à Cork. Il y a ici une fille qui n’attendait que mon retour pour que l’on se marie et me voilà dans une situation confortable, ce qui ne gâte rien ! Mais je dois vous laisser. Au revoir, messieurs ! »

Les hommes présents buvaient volontiers avec O’Brien mais leurs modestes situations, quand ils en avaient une, les rendaient plus envieux et jaloux que réellement admiratifs et ce ne fut que sur des « au revoir » sourds de pure politesse qu’il fit sa sortie.

O’Brien avait maintenant décidé d’aller voir sa promise sans plus tarder. Il paya un cocher d’avance, pour faire bonne impression, au cas où sa somptueuse tenue n’aurait pas suffi à convaincre de son importance, et indiqua l’adresse des Doherty. Il repensa avec émotion aux yeux verts de la jeune Korlin, illuminant un visage halé couvert de taches de rousseur et encadré d’une belle chevelure frisée blond vénitien. L’avait-elle attendu durant ces deux ans ? Sans doute. Il avait demandé la main de sa fille au père Doherty et ils s’étaient bien mis d’accord : pourvu qu’il soit en mesure d’offrir à sa fille un train de vie honorable, il consentait.

Arrivé devant la demeure, depuis la carriole, il reconnut dans la rue Korlin qui rentrait chez elle. Il la héla. Surprise, elle se tourna, et sans qu’il sache si elle l’avait reconnu ou non, elle se précipita à l’intérieur de la maison.

O’Brien se fit déposer, alla frapper à la porte et fut reçu par madame Doherty qui le fit entrer sans cesser de montrer son étonnement de le revoir. Le père Doherty vint dire bonjour et lui aussi afficha un air de stupéfaction durable, disant : « Patrick ! Vous êtes de retour ? Si je m’attendais ! Alors l’Amérique ? Comme vous êtes bien habillé. Cela vous a-t-il aussi bien réussi qu’il le paraît ?

— Mais où est donc Korlin ? demanda O’Brien. Je viens de la voir entrer. Elle ne vient pas m’accueillir ? Nous sommes pourtant bien fiancés…

— Comment ? répondit Doherty. Ah, mais… C’est que… C’est qu’aujourd’hui… Comment vous dire : en deux ans les choses peuvent changer ! Vous avez été absent trop longtemps mon ami… Vous n’avez donc pas reçu ses lettres ?

— Quelles lettres ? s’inquiéta O’Brien.

— Vous n’êtes donc pas au courant ? C’est très gênant…

— Allons, que devrais-je savoir ?

— Eh bien, c’en était trop pour Korlin de vous attendre tout ce temps : elle a rompu, c’est ce qu’elle vous écrivait. Et c’est qu’elle a quelqu’un d’autre maintenant. Nigel Green. Un brave jeune homme. C’est un anglais, mais…

— Quoi ? le coupa O’Brien furieux. Nigel Gr… ?! J’exige de la voir ! KORLIN, cria-t-il.

— Enfin, calmez-vous ! Vous êtes chez moi !

Avant que Doherty n’ait pu faire un geste pour l’arrêter, O’Brien avait bondi vers l’escalier qui menait aux chambres à l’étage, l’avait gravi précipitamment et l’instant d’après tambourinait à la porte de Korlin.

— Korlin, ouvrez ! Il faut que je vous voie, que nous parlions. Ce n’est pas possible !

— Laissez-moi, lui répondit-elle de derrière la porte fermée à clé.

O’Brien enfonça la porte et saisit le bras de la jeune fille puis lui demanda :

— Korlin, vous n’avez pas pu m’oublier et me remplacer, n’est-ce pas ?

La jeune fille, effrayée, restait silencieuse.

Le père Doherty arriva armé d’un fusil de chasse et prévint :

— C’en est assez, O’Brien, laissez ma fille tranquille ! Sortez de chez moi !

O’Brien insista :

— Allons, Korlin, suis-je devenu un étranger ? Parle !

— Il y a longtemps que je ne vous aime plus, répondit-elle enfin, je vous l’ai écrit. Je pensais que vous vous étiez fait une raison, que vous aviez fait votre vie ailleurs. Laissez-moi, j’en aime un autre maintenant. Et lâchez-moi, vous me faites mal.

Comme il ne lâchait toujours pas son bras et qu’il était difficile de dire s’il était sous le choc ou bouillait de colère, le père Doherty le prévint une dernière fois :

— Sortez maintenant !

O’Brien lâcha prise, sortit de la chambre, descendit l’escalier et partit de chez les Doherty comme un somnambule. Il se fit conduire à son hôtel. Il monta dans sa chambre complètement défait. On l’entendit crier, fracasser des chaises et jeter des objets toute la soirée. Aux remontrances de l’hôtelier qui vint constater les dégâts il répliqua méchamment : « J’ai de quoi payer la casse ! J’ai même sur mon compte en banque de quoi acheter votre hôtel ou un autre si bon me semble, alors laissez-moi ! Et faites-moi plutôt apporter du whisky. »

O’Brien passa une partie de la nuit à se saouler pour essuyer l’affront que lui faisait Korlin en l’ayant remplacé puis s’endormit au milieu de capharnaüm.

Quand il s’éveilla le lendemain, il était déjà tard. Il fomenta un stratagème pour récupérer Korlin ou tout du moins chasser son remplaçant. Il allait se renseigner sur ce Nigel quelque chose. Nigel Green, lui semblait-il. Un anglais… Les anglais étant minoritaires dans la ville de Cork, il serait facile à trouver. Il saurait vite qui était le jeune homme. Il allait tout bonnement l’acheter : lui donner assez d’or pour qu’il s’en aille de Cork et laisse Korlin derrière lui.

Il se prépara en hâte. Une fois sur le pied de guerre, il alla au hasard des pubs et des boutiques se renseigner sur Nigel Green, en commençant par le bar de l’hôtel. Il ne tarda pas à apprendre que ce jeune homme calme et posé travaillait à l’imprimerie Harrington & Co, qu’il localisa au 21, Everson Street. Il trouva l’imprimerie sans peine et y entra. Il régnait grand bruit à cause des rotatives qui tournaient à plein régime. Il accosta le premier employé qu’il vit et lui demanda si un certain Nigel Green était là : l’employé lui montra un grand jeune homme brun au visage aimable à l’autre bout de l’imprimerie. Une fois devant lui, il se fit confirmer :

— Nigel Green ?

— Oui. Vous désirez ?

A ce moment, O’Brien eut les narines et les mâchoires qui frémirent. Il fit un effort considérable sur lui-même pour ne pas frapper le jeune homme qu’il avait en face de lui. Sa jalousie était encore avivée par le charme naturel qui se dégageait du jeune homme, néanmoins il s’expliqua calmement :

— Bonjour, je suis Patrick O’Brien. Vous n’avez sans doute pas entendu parler de moi, mais j’ai à vous parler quand vous aurez fini votre travail, ou peut-être pouvez-vous faire une pause ?

— Non, impossible. Il faut que je surveille les machines. Mais d’ici une heure, ce sera fini. Vous pouvez m’attendre au pub du coin si vous voulez, le Shamrock.

— Très bien. Je vous y attends. A tout à l’heure.

O’Brien se cala au bar du Shamrock et y raconta ses aventures américaines. Toutefois, dévoré d’impatience, il sortait régulièrement un oignon en or de la poche de son gilet pour consulter l’heure.

Quand enfin Nigel Green vint le rejoindre ils allèrent s’asseoir en face à face à une petite table et O’Brien n’y alla pas par quatre chemins :

— Il y a deux ans j’étais fiancé à Korlin Doherty. Je suis parti en Amérique du Nord pour y chercher de l’or et l’entreprise m’a souri : je m’y suis enrichi. Je reviens et j’apprends qu’elle ne veut plus de moi et que vous m’avez évincé. Je suis extrêmement désappointé par cette situation. Je vous propose donc la chose suivante : vous quittez la ville, vous quittez Korlin, et je fais de vous un homme riche. Je vous donne mille livres sterling dans l’heure.

Green fronça les sourcils et resta dubitatif puis partit d’un grand rire candide et dit :

— J’y suis ! Vous êtes un ami d’enfance de Korlin de retour au pays et vous vous êtes mis d’accord pour me faire cette plaisanterie ?

— Je suis très sérieux, répliqua O’Brien, le visage crispé.

Green fit la moue puis se rembrunit, réfléchit et fit cette réponse à O’Brien :

— Comment pouvez-vous croire que je peux accepter votre proposition ? C’est grotesque. J’aime Korlin et c’est réciproque. Je vais bientôt me marier avec elle. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, que ferais-je de votre argent ? Je gagne assez bien ma vie. J’ai suffisamment de ressources. Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire. Adieu, donc, monsieur.

Nigel Green planta là ce nouveau riche capricieux. O’Brien resta assis, contenant sa rage. Au bout d’un moment il pulvérisa son verre en le jetant contre le mur en face de lui. Il n’allait pas en rester là. Certainement pas, non.

Le patron du Shamrock, un peu fâché qu’un client lui casse un verre pour passer ses nerfs, vint demander :

— Y’a un problème, monsieur ?

O’Brien rebondit en lui demandant :

— Dites-moi, est-ce que vous connaîtriez des hommes pour un « coup dur » ? Il sortit une pièce d’or d’une poche et ajouta : ce souverain est à vous si vous me dites oui et qui.

— Oh, monsieur, mon établissement est bien fréquenté, mais si vous alliez sur le port, au Donigan’s pub,et que vous y demandiez à voir un certain Samuel O’Connell, ma foi j’aurais gagné ma pièce !

O’Brien remercia l’homme, fit tinter la monnaie d’or sur la table, se leva et quitta le pub pour aller à cet autre qui venait de lui être indiqué.

Une demi-heure plus tard, il était sur le port, apercevait enfin le Donigan’s pub et y entrait en quête d’un Samuel O’Connell. « Sam O’Connell ? Vous l’avez là, à cette table », lui dit le barman.

O’Brien salua l’homme, se présenta, s’assit et demanda :

— Si je vous paye disons… cinq cent livres sterling pour débarrasser cette ville d’un importun, vous acceptez ?

O’Connell qui était un homme naturellement taciturne resta silencieux. Il regarda autour de lui comme pour s’assurer que ce nouveau venu était seul et se décida à répondre :

— Ça dépend qui est l’importun. Dites voir ?

— Nigel Green, un jeune anglais qui serait mieux en Angleterre que chez nous. Il travaille à l’imprimerie Harrington & Co.

Si O’Brien n’avait pas mentionné ce fait, peut-être que O’Connell aurait envisagé sérieusement de s’occuper du jeune anglais, mais dès qu’il entendit le nom de Harrington, il changea de ton :

— S’agit de toucher à un p’tit gars sérieux alors ? Dans le rang ? Un employé de chez m’sieur Harrington ? Non, j’mange pas d’ce pain là, même pour des cents et des milles. Filez ! Allez, filez ! J’veux plus vous voir.

O’Brien – voyant qu’il avait affaire à un vrai dur et que les compagnons du bonhomme commençaient à se faire menaçants autour de lui – garda sa colère rentrée devant cette nouvelle frustration et quitta le Donigan’s pub avant que certains de ces hommes au regard appuyé ne l’escortent vers la sortie.

Dehors, il avisa un géant de plus de six pieds de haut au visage effrayant, la joue droite entaillée de longue date, l’air mauvais, qui était en train de cravater un gars. Il se permit d’intervenir :

— Vous avez l’air persuasif ! Si je vous donnais cinq cent livres or pour convaincre un indésirable qui m’embarrasse de quitter la ville, le feriez-vous ?

La grande brute lâcha l’homme qu’il tenait par le col et répondit :

— Je pense bien ! Topez-là ! Dites-moi qui est votre homme et où je peux le trouver et je vous en débarrasse. Et, se penchant pour parler à l’oreille d’O’Brien, il ajouta : « Et même, si vous y mettez un peu plus, je peux vous en débarrasser… définitivement. » O’Brien donna une bourse entière à l’homme et dit :

— Ce n’est qu’une avance. Allons ailleurs pour discuter de notre accord.

Ils entrèrent dans un autre pub, extrêmement animé et bruyant, voisin de celui que O’Brien venait de quitter ; celui-ci se nommait le Caribbean. Là, le géant salua trois hommes aux dégaines de mauvais garçons qu’il présenta dans un rire à O’Brien comme étant ses associés et ils s’attablèrent ensemble pour faire plus ample connaissance.

Le géant se nommait Scott Morgan, quant à ses acolytes ils gardèrent l’anonymat. O’Brien leur exposa son intention de chasser Nigel Green de la ville. Ils le trouveraient peut-être sur son lieu de travail, l’imprimerie Harrington. Il rappela que les quelques vingt souverains qui étaient dans sa bourse n’étaient qu’une avance et qu’il leur promettait cinq cent livres de mieux s’ils parvenaient à faire disparaître Nigel Green de Cork définitivement, soit par l’intimidation, soit… par un autre moyen de leur convenance. Il leur donna ses dernières instructions :

— Tâchez de régler la question ce soir. Je vous attends ici dans l’espoir que vous reviendrez vite me rendre compte de l’avancée de notre affaire.

— Entendu, répondit Scott Morgan dans un mauvais sourire.

Scott Morgan et ses acolytes se levèrent et partirent immédiatement à la recherche du jeune homme, décidés à empocher l’or au plus vite. Les habitués du Caribbean – qui n’avaient guère de considération pour cet individu brutal et le surnommaient Scott le balafré quand ils ne risquaient pas d’être entendus de lui – devinèrent à son air décidé qu’il partait faire un mauvais coup.

Dans l’heure qui suivit Scott Morgan alla à l’imprimerie indiquée et passa à tabac un collègue du jeune homme pour savoir où celui-ci habitait. Si l’homme l’avait informé sans rechigner ce ne serait pas arrivé mais il se doutait bien que ce géant aux airs de crapule ne demandait pas l’adresse du jeune Green pour aller lui porter des fleurs. L’imprimeur téléphona à son patron pour lui faire part de l’incident. Ne fallait-il pas appeler la police ? Harrington répondit qu’il se chargeait de mettre sous protection le jeune Green immédiatement. Il passa à son tour un coup de fil, au Donigan’s pub, et demanda à parler à… Sam O’Connell !

Scott Morgan avait déjà trouvé le logis modeste du jeune Green, au 13, Stanford Street. Quand il avait frappé à la porte, il n’y avait pas eu de réponse, aussi crocheta-t-il la serrure et entra avec ses trois comparses, d’abord pour attendre Green, puis comme il tardait à venir ils mirent tout sans dessus dessous : ne fallait-il pas dans un premier temps chercher à l’intimider ?

Si le jeune homme tardait à rentrer chez lui c’est parce qu’il était passé voir Korlin chez les Doherty. Il fut fâché d’apprendre l’intrusion de la veille et quitta son amoureuse résolu à coller son poing dans la figure de l’indélicat O’Brien, chose qu’il regrettait maintenant de n’avoir pas fait dès que l’homme lui avait proposé de quitter Korlin en échange d’une somme d’argent. Donc, pendant que Scott le balafré et son équipe de malfrats renversaient son mobilier et fouillaient ses affaires à la recherche d’argent à empocher ou de choses de valeur, Nigel Green passait d’hôtels en hôtels à la recherche de Patrick O’Brien, bien décidé à lui cogner dessus – il n’était pas de nature violente mais il avait de l’honneur.

Au Regent Hotel, Green apprit qu’un Patrick O’Brien avait bien pris la suite royale mais qu’il était absent et n’avait pas précisé l’heure de son retour. Le réceptionniste lui dit également en confidence que l’homme était un colérique et qu’il valait mieux ne rien avoir à faire avec lui. Nigel Green ne pouvait savoir que l’homme qu’il cherchait était encore occupé à s’abîmer dans l’alcool dans un pub malfamé.

Mi-contrarié mi-rasséréné d’avoir évité une désagréable confrontation, il finit donc par rentrer chez lui. A peine avait-il franchi le seuil de sa porte qu’il était saisi au collet par cette grande brute de Scott qui lui dit, moqueur :

— Monsieur Nigel Green, je suppose ?

— Oui. Qu’est-ce que vous faites chez moi ? Que cherchez-vous ? Il n’y a rien à voler ici.

— Nous avons vu ça, répondit la brute en riant, mais tu vaux de l’or mon beau. Ecoute-moi bien maintenant : tu vas faire ta valise et quitter la ville ou bien… tu vois comme j’ai dévasté ton appartement ? Je vais faire pareil à ton joli visage : quand j’en aurai fini avec toi, ta mère ne te reconnaîtra pas.

Green resta d’abord interdit puis se débattit énergiquement. Scott lui mit alors un couteau sous la gorge et articula :

— Je ne plaisante pas, animal ! Je vais te saigner comme un cochon si tu ne quittes pas la ville !

Inopinément, une voix décidée lui répliqua :

— A ta place, je n’ferais pas ça, le balafré.

C’était Samuel O’Connell, qui venait d’entrer dans le petit logis, derrière lui se tenait une demi-douzaine d’hommes solides. Il reprit :

— Tu n’sais pas où tu as mis les pieds, Scott, cette affaire te dépasse de très loin. Tu allais faire une grosse bêtise. Ce jeune homme est un employé de m’sieur Harrington. Sean Harrington. Oh, bien sûr tu es un anglais, qui plus est un lourdaud, tu n’es peut-être pas au courant. Eh bien j’vais te mettre au jus : m’sieur Harrington est un vrai gentleman, il connaît du monde, beaucoup de monde, et il se dit prêt à venger le jeune Green s’il devait lui arriver malheur. Si tu fais du mal à ce jeune homme, tu signes ton arrêt de mort. Ose faire quelque chose qui contrarie m’sieur Harrington et tu découvriras vite que tu ne pourras plus être tranquille dans aucun endroit du monde.

L’un des sbires de Scott Morgan confirma d’une voix mal assurée :

— J’ai souvent entendu parler de ce Harrington. Il passe pour être l’un des chefs du mouvement indépendantiste irlandais. On dit qu’il est à la tête de tout un réseau d’hommes organisés et déterminés. Pas très bon pour nous, tout ça… On ferait peut-être mieux d’en rester là, Scott…

Scott relâcha sa victime avec un rictus de déplaisir qui faisait des plis à sa balafre. Lui et ses hommes se frayèrent un chemin à travers le groupe de O’Connell et partirent sans mot dire.

Scott Morgan était plus que frustré à l’idée qu’il allait passer à côté de cinq cent livres or et jurait continuellement. Lui et ses hommes, ayant échoué à chasser Nigel Green de Cork et sachant maintenant qu’ils ne pouvaient plus lui porter préjudice sans risquer leur propre vie puisqu’il était sous la protection de ce puissant Harrington, retournèrent tout droit au Caribbean pour rendre compte de la situation à O’Brien. Arrivés au pub, ils racontèrent à O’Brien qu’ils avaient rencontré quelques obstacles au logis de Green en la personne de Samuel O’Connell. Toutefois, Scott Morgan laissa entendre qu’il était toujours prêt à empocher l’argent promis en échange d’un quelconque autre service qui leur serait réalisable. O’Brien s’énerva, les congédia vertement et rentra ivre à son hôtel. Là, il se munit d’un revolver Smith & Wesson qui lui avait déjà fait usage dans le Klondike et décida d’aller à la rue Stanford : il allait tuer lui-même ce Nigel Green, quitte à finir en prison. Si lui ne pouvait avoir Korlin Doherty, Green ne l’aurait pas non plus. Au mieux, il essaierait de retourner en Amérique pour s’y faire oublier avant que la police des îles britanniques ne l’ait arrêté.

Il en fut tout autrement car il avait été suivi par la bande de Scott qui en voulait à son or et à la sortie de l’hôtel ceux-ci le frappèrent, le désarmèrent, lui mirent une corde au cou et le traînèrent ainsi à travers la ville endormie, malgré sa résistance et ses cris, jusqu’à un endroit isolé, pour le soumettre à la question et le convaincre de leur verser les cinq cent livres or prévues. Scott avait la ferme intention de le terroriser assez pour que la seule idée d’avoir la vie sauve le fasse céder.

O’Brien se voyant en très fâcheuse posture, criait au secours quand ils croisaient un chaland s’étant attardé dans les rues désolées, mais les rares témoins qui croisaient les cinq hommes rentraient chez eux en courant, épouvantés à l’idée que l’effrayant géant ne les traîne eux aussi au bout d’une corde vers un destin on ne peut plus inéluctable.

Une fois dans un hangar isolé en lisière du port, O’Brien fut placé debout sur un tabouret et la corde fut attachée à une poutre. Le gigantesque Scott tonnait :

— Alors, ces cinq cent livres or, seront-elles a nous finalement, oui ou non ?

Surgirent alors dans le hangar Samuel O’Connell et ses hommes. O’Connell n’aimait pas les procédés de Scott et l’avait fait suivre pour savoir ce qu’il tramait. S’il intervint, c’est parce qu’il trouvait déplaisante l’idée que cette brute anglaise maltraite un irlandais, fut-il antipathique. Une bagarre s’ensuivit. Des coups de feu partirent. Des couteaux furent sortis. Dans la bousculade, le tabouret tomba et O’Brien mourut pendu pendant que les hommes de O’Connell et de Scott Morgan s’entretuaient. A l’issue de la rixe, quatre morts furent à déplorer, et parmi les vivants il y avait des blessures sérieuses. Le grand corps de Scott gisait à terre, le crâne percé d’une balle de revolver. Deux de ses comparses étaient morts de coups de couteaux dans le ventre et baignaient dans le sang ; le troisième s’était enfui. Quant à O’Brien, son corps se balançait au bout de sa corde.

Il fallait faire disparaître les corps afin qu’il n’y ait pas d’enquête policière. Samuel O’Connell décida de les faire jeter à la mer, lestés de pierres. Dans les semaines qui suivirent, on s’étonna de ne plus voir Scott le balafré et sa bande mais ils ne manquèrent à personne si bien qu’on ne signala même pas leur disparition.

Le jeune Nigel n’eut jamais vent de cette histoire et se maria quelques mois plus tard avec la belle Korlin, désormais Madame Green.

Mais l’histoire ne finit pas là. L’empoignade avait eu lieu précisément le soir d’Halloween : le 31 octobre 1897. Or, l’année suivante, tous les gens de Cork qui eurent la mauvaise idée de traîner dans les rues du port un peu tard eurent la peur de leur vie. Ils affirmèrent et propagèrent le fait suivant : ils y avaient croisé une terrifiante équipée : trois hommes dont un géant balafré tirant par une corde un souffre-douleur qui les suppliait de le laisser vivre tandis qu’eux lui criaient d’avancer. Quelques témoins avaient cru reconnaître dans le géant balafré Scott Morgan, dont on n’avait plus entendu parler depuis un an. Il n’y eut guère que l’un des hommes de O’Connell impliqué dans cette sombre affaire qui eût pu reconnaître les protagonistes de cette macabre résurrection d’un soir : car il s’agissait bien de Scott Morgan et de deux de ses comparses qui traînaient à leur suite Patrick O’Brien, implorant qu’on le laisse en vie. Ils étaient bien morts l’an passé, leurs cadavres s’abîmeraient éternellement au fond des eaux, ce ne pouvait donc être que des revenants.

Quand au cours des nuits d’Halloween des années suivantes la singulière cohorte revint hanter le port de Cork, ces créatures revenues de l’au-delà faute peut-être de n’avoir pas eu de sépulture ne purent plus être confondues avec des hommes et la rumeur que la ville de Cork avait ses fantômes d’Halloween enfla avec les ans. La sagesse populaire déconseilla dorénavant de parcourir les rues du port la nuit d’Halloween.

De nos jours, le 31 octobre venu, à la nuit tombante, les habitants de Cork ferment bien leurs portes et leurs volets et se gardent de sortir car l’apparition sépulcrale ressurgit chaque année et hante toute la nuit les rues du port. Aussi, les joviaux jeunes gens déguisés pour l’occasion, sacrifiant malgré tout aux festivités d’Halloween, ont-ils la prudence d’éviter le port.

Au cours des dernières décennies, rares étaient les fêtards insouciants costumés pour Halloween qui se sont risqués sur le port, souvent des étrangers non avertis, et tous ont quitté les lieux terrorisés, les garçons à pas furtifs, couverts de sueur froide, les filles en courant et poussant des cris aigus. La surprise est toujours à hauteur de la méprise, si l’on pense approcher d’autres plaisantins on est vite désillusionnés : on ne croise pas sans traumatisme les spectres bruyants et effarants du gigantesque Scott Morgan tenant par une corde l’infortuné Patrick O’Brien, escorté de deux hommes menaçants.

 

 

  • Avez-vous aimé ce texte ? Oui ? Non ? N’hésitez pas à donner votre avis en laissant un commentaire ci-dessous.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *