Écrit à Montréal le  10/12/2005

Là où se passe notre histoire, il était toujours de pratique courante dans certaines familles, au moment de dresser la table du repas du soir, d’ajouter un couvert qui ne servirait pas, à moins que quelqu’un ne passe à l’improviste. C’était une manière fruste et tacite de dire au visiteur qui surviendrait qu’il était le bienvenu, une petite triche pour pouvoir dire et prouver « Nous t’attendions ! » C’était presque même un méchant piège pour qui ne faisait que passer car les plaisirs de la table, certes modestes, et les discussions houleuses mais chaleureuses, forceraient le malheureux à rentrer chez lui à la nuit tombée. C’était arrivé, et le vieux de la maison, s’il était accueillant, ne prêtait pas facilement sa lanterne. On le voyait, dressé sur le balcon, la lanterne à la main, gueuler des saluts et des à bientôt jusqu’à ce que la silhouette de l’invité de force cesse d’adresser des saluts du bras et se perde dans le noir sur le chemin qui le ramènerait chez lui.

La plupart du temps, surtout en hiver, il ne s’ajoutait personne à table, et la présence de cette assiette vide assortie d’un verre et de couverts proprets, accompagnée d’une serviette de table dans son anneau de bois… cela avait quelque chose d’absurde. Mais le père y tenait beaucoup. Il se passait rarement une semaine sans que cette assiette soit le point de départ à une petite chamaillerie entre le père et la mère. Est-ce que ça n’était pas bête, n’est-ce pas, de mettre ça là pour rien, plus pour encombrer, au lieu de laisser plus de place au plat, au pain, à la bouteille de vin… Enfin, est-ce que la table n’était pas assez grande, et largement, pour supporter tout ça et plus encore ? C’était une bonne table en chêne massif comme on n’en fait plus et toute la famille y tenait presque à un seul bout.

Il y avait le père et la mère, leur petit enfant, un garçon qu’ils avaient eu sur le tard, et puis le vieux, et puis mémé. Qu’on ne s’y trompe pas, mémé avait donné le jour au vieux, qui lui-même avait engendré le père, un solide gaillard qui avait fait deux mariages et eut, à peine quatre ans avant notre histoire, un petit enfant avec la mère.

On se chicanait beaucoup mais on s’aimait, la table était bruyante, ça s’étendait aussi à la maisonnée et même parfois au village, parce que ça parlait fort et la grange faisait écho.

Au milieu du charivari, comme perdu sur un îlot, le petit se taisait et mangeait, écoutait, rêvait, souriait, tout à la fois. Le petit ne répondait pas souvent aux questions qu’on lui posait. Il n’était pas sourd-muet, non, ça on en était sûr parce que quand on lui criait dessus il pleurait très fort. Oh, c’était une bonne pâte et il n’y avait guère de raisons de le disputer, c’est juste que parfois, à force de chiner dans la maison, il y cassait quelque chose. Pour ce qui était de parler, le père et la mère s’y entendaient bien, alors on n’allait pas reprocher au petit d’être encore un peu timide pour son âge. A son heure, il l’ouvrirait aussi bien. En attendant, le petit faisait ses repas comme les grands et souriait incroyablement plus quand le vieux lui versait un peu de rouge dans la soupe qu’il finissait et lui disait « Chabrot » !

Le petit, durant ces repas qui revenaient trop souvent à son goût, méditait sur beaucoup de choses, il pensait par exemple que ce jour il avait vu, depuis la fenêtre de sa chambre, le père travailler dans le potager, et il se trouvait bien aise de cet état de choses, les grandes personnes dehors à trimer et lui ayant toute latitude d’explorer la maison qui était son domaine incontesté. Son passe-temps favori était de grimper sur une chaise pour inspecter le contenu des tiroirs du buffet, de la commode, de la table… Il y avait bien des meubles dont il n’avait pas inspecté le contenu encore et il attendait le moment opportun, un jour comme celui-là, où le soleil avait même poussé le vieux et mémé à sortir du coin du feu pour mener le troupeau de moutons au bois noir avec la mère, un tel jour était une occasion de voir ce que c’était que ces journaux au fond de l’armoire de la chambre de son père. Le petit ne lisait pas plus qu’il ne parlait mais il aimait beaucoup les images, comme les deux cartes postales trouvées dans le tiroir du buffet.

Le petit pensait à tout ça quand il se rendit compte que le père l’interpellait. « Alors, tu rêves ? Réponds ! Il n’est pas bon le canard de la mère ? Oui, hein, il est bon ! Mais regarde-moi quand je te parle au lieu de regarder cette assiette vide. Je t’intimide tant que ça ? »

­Le vieux prit une fois de plus la défense du petit. « Laisse-le donc, il est timide. Eh, peut-être qu’il préfèrerait parler à l’invité, hé, hé ! »

Et la même éternelle scène de repas en famille où l’on mange, où l’on boit, où l’on parle se rejouait chaque soir.

Pourtant, il était dit qu’un nouveau personnage allait entrer en scène, à cela aussi le petit songeait souvent, méditant sur cette assiette vide. Pour qui serait-elle ? Quelqu’un comme son père, buveur et bavard ou comme le vieux, taiseux et tendre, l’un ou l’autre, en somme, c’était sans surprise.

Dans les jours qui suivirent, on passa de journées froides et pluvieuses aux premiers givres et à l’air sec et glacé de l’hiver qui s’installe. La cheminée de la maison était maintenant alimentée en permanence, malgré cela les chambres restaient froides et le vieux geignait pour sa bouillotte du soir, jurant que d’entrer dans ses draps froids lui gelait le sang. « Pire que de s’enfoncer dans l’eau de l’étang ! » Le père se moquait bien un peu de la frilosité du vieux mais pas tant que ça parce qu’il savait combien la froide saison peut être fatale à la vieillesse ; rhumatismes douloureux, bronchites malencontreuses. Le père ne s’inquiétait pas tant pour le vieux que pour mémé. Il lui glissait parfois en coin de ces regards inquiets qui ne se moquaient plus de la bouillotte. Aussi, il n’hésiterait pas à faire comme les anciens : toutes les pièces habitables de la maison étaient au premier étage, le rez-de-chaussée servait de cave en temps normal, mais il ferait aussi office d’étable pendant l’hiver, ainsi la maisonnée bénéficierait de la chaleur animale du troupeau. Pour le bois de chauffe, il avait prévu, à la campagne en ce temps on prévoyait toujours, il alimentait la cheminée de bonnes bûches de chêne bien sec.

Il y ajoutait encore un fagot de branches ramassé dans le petit bois le plus proche de la ferme. Et il y jetait encore quelque vieux bâton fait avec une branche de châtaigner, pour prouver comme le châtaigner fait des étincelles. Il finissait par provoquer de terribles flambées qui obligeaient tout le monde à s’éloigner du feu.

Un après-midi terne et venteux, la mère demanda au petit d’aller chercher du bois. Elle n’aimait pas le voir toujours enfermé dans la maison. Un enfant, c’est fait pour courir dehors, pensait-elle. Le petit ne fit pas de difficultés. Ramasser du bois ne lui disait trop rien, mais dans le bois d’à côté, il n’y avait pas seulement de quoi faire un fagot, il y avait beaucoup de touffes de houx parmi les chênes, et n’était-ce pas bientôt Noël ?

Le petit passa dans le bois plus de temps à chercher les plus belles branches de houx qu’à composer son fagot. Quand il entendit la mère l’appeler, il se remit à collecter des branches mortes. Il fut très surpris d’entendre une voix qu’il ne connaissait pas s’adresser à lui. Un vieil homme se tenait dans le bois non loin de lui. Le petit était un peu gêné. Il ressentit la honte du voleur de pommes. Mais les branches mortes, à qui sont-elles ? Aux arbres qui les ont perdues ? Au vent qui les leur a arrachées ? Le petit ne pouvait tout de même pas s’empêcher de penser que ce monsieur avait peut-être des droits sur ces branches mortes, sur ces arbres, sur ce bois. Il ne se sentit rassuré que quand le vieil homme l’encouragea à continuer sa tâche et, entendant l’appel réitéré de la mère, le raccompagna chez lui, le fagot sur ses épaules. Le vieil homme parlait continuellement, avec gentillesse, mais le petit restait muet, il était trop impressionné par cet étranger. A vrai dire, un rien l’impressionnait et jusque là, il n’y avait guère qu’avec le chat de la maison, quand il était là, qu’il avait eu des conversations. Le petit n’aimait pas tant que ça qu’on fasse attention à lui, il fut soulagé quand la mère accueillit le bon vieillard et fit les frais de la conversation. On l’agaça encore, la mère et le vieil homme, qui était un voisin, son fils tenait la ferme à l’est, parlèrent de lui. Est-ce qu’à la fin il n’allait pas pouvoir retourner à son incognito ? Allaient-ils l’ignorer enfin ? Le petit partit à la recherche du chat, il aurait à lui parler de ce vieillard gentil mais un peu agaçant qui posait tellement de questions sur lui. « Et quel âge ça lui fait ? Ah oui ? Oui, il ne parle pas beaucoup pour son âge. Hein, tu es timide, hein ? Mais c’est normal… »

Quand le petit abandonna l’idée de trouver le chat, il était l’heure de dîner. Le vieux monsieur rencontré dans le bois était encore là, tenant le crachoir au père. Il allait bien manger avec eux, tout de même ? Avoir aidé le petit à porter son fagot, c’était gentil ça. « L’air intelligent, le petit ? Ah oui ? Tu as entendu, petit ? Oh vous savez, mémé dit qu’il est un peu niais, pas dégourdi, mais oui vous avez raison, on ne peut rien dire encore. Des nouvelles de ceux du Mas ? Et le fils ? »

Ce soir-là, donc, il y avait un invité. Le petit n’était pas très à son aise. Le visiteur faisait remarquer que le petit avait l’air serviable, calme, appliqué, mais si mais si, aller chercher du bois, et bien se tenir à table… Malgré les démentis, il insistait pour dénicher chez l’enfant autant de qualités que ses dons d’observation ou son imagination pouvaient fournir.

C’était une situation tout à fait nouvelle pour le petit, c’était à la fois désagréable et grisant d’être au centre de l’attention et de la discussion. Voilà qu’on parlait de lui, plus longtemps que de coutume, et en des termes qu’il n’avait pas l’habitude d’entendre. Ça n’était pas si désagréable. On pouvait exister par sa seule présence. Faire parler de soi sans avoir à parler soi-même. Mais qu’est-ce que c’était que cet invité qui ne tenait pas son rôle de centre de l’attention ? Et lui alors ? Est-ce qu’il n’allait pas parler de lui à la fin ? De ses propres affaires ?

« Comment vous vous z’ap’lez ? »

Silence autour de la table. Interrogations. Est-ce qu’on a mal entendu ? Est-ce que c’est le chat qui a miaulé ? Mémé fixe le petit et son vieux visage ridé compose doucement un ancien sourire.

« Comment vous vous z’ap’lez, m’sieur ? » Le phénomène a parlé. Le vieux part d’un gloussement. Le père demande « Tu t’occupes des gens, maintenant ? » La mère a un vieux sourire, comme mémé. Et l’invité répond, le regard pétillant, levant son verre de rouge : « Appelle-moi Antoine ! A la tienne, petit ! A la vôtre tous, regardez voir s’il sera pas aussi bavard que vous !

 

 

Vous venez de lire ce texte ? Surtout n’hésitez pas à laisser vos impressions en commentaire.

Une pensée sur “L’invité du soir (nouvelle)”

  1. Très belle histoire qui nous rappelle nos racines.
    J’ai été surpris par la fin, j’ai cru un instant que l’enfant s’était assoupi à table et qu’il avait parlé en rêvant et que son père lui aurait demandé à qui il s’adressait?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *